Je l'avais dit, que tant que je vivrais,
Ma langue je réprimerais ;
Que le méchant me verrait endurer,
Sans m'ouïr jamais murmurer :
Quand je devrais, pour un pareil dessein,
Mettre à ma bouche un rude frein.
Chacun a vu le silence obstiné,
Au quel je m'étais condamné :
J'ai tu le bien, contre ma volonté,
Bien que mon cœur fût agité.
Mais dévoré par un cuisant souci,
Il a fallu parler ainsi :
Dieu tout-puissant, qui règles mon destin,
Fais-moi donc connaître ma fin :
Au demi pied tu mesures le cours,
Qu'il te plaît donner à mes jours :
Et tous mes ans, arrangés bout à bout,
Près des tiens ne sont rien du tout.
L'homme en effet n'est que fragilité,
Qu'apparence et que vanité :
Toute sa vie est un songe passant :
On le voit toujours tracassant,
Cherchant toujours des trésors, sans savoir,
L'héritier qui les doit avoir.
Hélas, Seigneur, en qui dois-je espérer ?
En toi, qui peux me rassurer.
Délivre-moi des maux que j'ai commis ;
Empêche que mes ennemis,
Ces insensés, qui méprisent ta Loi,
Ne triomphent enfin de moi.
Je me suis tu dans mes plus grands malheurs,
Je fus muet dans mes douleurs,
Baisant ta main, qui frappait tous les coups :
Mais, ô Dieu, calme ton courroux ;
Guéris ma plaie, et console mon cœur,
Qui succombe sous ta rigueur
Quand le pécheur te force à le punir,
On voit son éclat se ternir ;
On voit périr ses ornements divers,
Comme un habit rongé de vers ;
Son fort enfin montre, tout bien compté,
Que l'homme n'est que vanité.
Écoute, ô Dieu, ma plainte et mes clameurs ;
Ne te rends pas sourd à mes pleurs.
Je fuis hélas ! Ce qu'étaient mes aïeux,
Étranger, voyageur comme eux.
Retiens ton bras ; je suis prêt de mourir :
Daigne, Seigneur, me secourir.